Mercredi 29 février 2012
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20:00
Jeu d'écriture, un thème libre mais il fallait intégrer dans le texte les deux phrases suivantes, extraites d'Au-delà des dunes
dont je vous ai parlé dans un précédent article :
Elle grignote des biscuits en écoutant la pluie picorer le gros zinc des
gouttières.
A quoi bon se servir des mots, si c’est pour en faire un si piètre usage ?
Soupir et silence
L’orage s’éloigne pour aller poursuivre sa course hors de la ville, laissant des langues d’humidité errer dans
les rues. Mathieu s’est retrouvé dehors sans avoir le temps de s’en rendre compte. Les dernières gouttes viennent lui piquer le visage sans parvenir à le sortir de ses pensées. Ne surtout pas se
retourner, dit son regard fixé sur l’horizon menaçant. S’offrir le plaisir du dédain. Paraître volontaire, inflexible.
Il s’est redressé malgré la pluie, a repoussé d’une main nerveuse une mèche tombée sur ses yeux et tenté
d’accélérer. Il aurait voulu marcher d’un pas décidé mais ses jambes s’y refusent. Quelque chose le pousse à espérer mais le retient de regarder en arrière.
Elle va l’appeler, tenter de le retenir. Elle ne le laissera pas partir ainsi. Elle a besoin de lui. Il sent sa
présence muette dans son dos. Il la devine appuyée à la fenêtre. Il pourrait, sans la regarder, peindre sa silhouette finement dessinée par sa robe rouge, sa chevelure mordorée qui accroche la
lumière, sa peau transparente qui lui donne un air fragile, son regard d’un bleu si profond qu’il s’y est enfoui dès leur première rencontre. Il l’imagine penchée pour voir la rue et une toile se
dessine dans sa tête. L’encadrement de la fenêtre devient un cadre sombre qui enferme l’image de son bonheur. Mais le châssis est ouvert… rien n’est encore perdu. Son nom résonnera bientôt dans
la rue déserte, « Mathieu » prononcé assez fort pour qu’il l’entende, avec juste ce qu’il faut de trémolo et de fermeté dans la voix. Il reviendra sur ses pas, il nouera le dialogue, il
resserrera les liens distendus.
Il faut qu’il échappe à cette rue qui le retient encore, il ne peut se permettre de prendre une direction qui
n’est pas la sienne sous peine de trahir son attente. Il ralentit dans un dernier espoir. Le silence, lourd, le nargue une fois encore. Une première note le rattrape et vient se briser sur la
chaussée mouillée. Il faut qu’il tourne cette page dissonante, il n’y a pas de chœur à une voix.
L’atmosphère est lourde malgré l’orage qui vient d’éclater. Lucie chasse ce souvenir d’un large geste de la
main, comme elle le ferait d’une mouche folle. Elle n’aime pas cette chaleur qui l’écrase, elle a besoin d’air, d’espace, de liberté. Elle vit dans la couleur, son ciel doit rester bleu. Elle
n’accepte ni grondement ni colère, elle trouve sa lumière dans le silence.
Elle finit par ouvrir la fenêtre, appuie sa tête à la vitre fraîche. Elle grignote des biscuits en écoutant la
pluie picorer le gros zinc des gouttières. Le
rythme des gouttes trotte dans sa tête, fait naître une petite musique. Ses doigts courent sur le carreau.
Elle se dirige vers le piano. La musique s’élève, investit l’espace, pousse la touffeur, chasse la noirceur avant de se jeter dans la rue. Les notes cristallines se nichent
dans le silence, se moquent des mots aigres, des rancœurs crachées. Lucie, les yeux fermés, savoure. Une dernière mesure. Le temps s’arrête. Elle laisse ses mains caresser l’air alors que le
piano exhale son dernier souffle. La colère de Mathieu s’est noyée dans la mélodie. La paix est revenue.
Lucie n’aime pas les mots, elle ne s’exprime que par ces phrases que son instrument égrène. Mathieu n’a pas compris, il l’a invectivée avec violence. Il a hurlé sa rage, sa
haine du silence, sa quête de verbe.
Dans le calme de son appartement, Lucie esquisse un sourire et se remet à jouer. A quoi bon se servir des mots, si c’est pour en faire un si piètre usage
?
Toutes deux sont tirées du très beau recueil à trois mains écrit par
Désirée Boillot,
Alain Emery,
Annie Mullenbach
Au-delà des dunes... aux éditions Nouvelles Paroles www.editionsnouvellesparoles.com
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