Partager l'article ! Un cadeau de Noël: Alain EMERY, nous offre ce joli texte. Un cadeau qui me touche beaucoup parce que vous verrez, les mots d'Alain savent dispen ...
Parisianne
Alain EMERY, nous offre ce joli texte. Un cadeau qui me touche beaucoup parce que vous verrez, les mots d'Alain savent dispenser de la magie. Un conseil, laissez-vous porter.
Le petit vélo jaune
Je n'ai jamais le cœur aux réveillons. L'hiver, quand la lumière ne pousse vers nous qu'un museau froid, je me rencogne au cuir de mon fauteuil. Un bon livre entre les mains, j'hiberne. Dans notre coin, le poêle et moi ronchonnons de conserve, sur la misère qui gagne et la colère qui gronde. Je ne consens d'ailleurs à sortir que pour mélanger mon humeur minérale à celle du pays. Je ne suis jamais aussi bien que sur les sentiers de douanier, quand la mer, peignée de travers, extrait de ses fontes des reflets d'aile de pie. La paix, je vais la chercher sur le dos hirsute des landes rousses et dans les bois sombres. Mais j'ai beau me faire plus petit que je ne suis, même en suivant les plus larges détours, je sais que tôt ou tard Noël finira par me mettre le grappin dessus.
L'année dernière, tout s'est joué sur un rien. Ce jour-là, j'avais passé mon temps sur les bords de la Rance. Son encolure émeraude s'arrachait en fumant aux premiers crocs du givre et au soir, quand j'ai rejoint le port de Dinan – où brillaient déjà quelques belles chandelles – la rivière et moi allions sans un murmure. J'ai remonté le Jerzual en soufflant comme un bœuf. Sur les pavés courait un vent teigneux et c’est tête baissée que je me suis lancé dans le flot des passants désinvoltes.
C'est en relevant par hasard le museau que je l'ai vu. Un grand-père comme on n’en fait plus, tout de velours côtelé, et sanglé dans une belle gabardine. Le poil ras et l'œil vache. Il portait sous le bras un petit vélo jaune sur les roues duquel on avait noué de larges rubans rouges. Il le serrait de toutes ses forces. L'oreille vissée à son portable, il tapait du pied en attendant qu'à l'autre bout du fil on veuille bien décrocher. Quand son visage s'est éclairé, il a chuchoté, d'une traite:
- Oui, j'ai trouvé son petit vélo! Oui, oui, jaune, exactement comme elle voulait…
Nos regards se sont croisés et il a cligné de l’oeil. Juste pour faire de moi le complice de sa
joie du moment. Je lui ai souri à mon tour. Je suis rentré en me répétant – une fois de plus – qu'il suffisait sans doute de vouloir à tout prix le bonheur de quelqu'un pour être heureux à son
tour et qu'après tout Noël serait cette fois encore ce qu'il n'avait au fond jamais cessé d'être pour moi: le meilleur moment de l'année…
Alain EMERY
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